2016 – La Toussaint

 

Mgr Jean-Paul James

 

Au cours de l’année de la miséricorde, les statues des saints ont accueilli des milliers de pèlerins, ici à la cathédrale. Mais ces statues sont parfois sévères et impressionnantes. Pour la Toussaint, je préfère évoquer une oeuvre de Fra Angelico : elle représente une foule de saints qui se donnent la main : ils dansent une ronde d’allégresse ; ils sont rayonnants, lumineux, pleins de vie. C’est la foule immense du livre de l’apocalypse, la vision de ce qui nous attend. Notre avenir, notre bonheur sont décrits là. Bonheur proposé par le Christ, Bonheur reçu du Christ et vécu par les saints.

Nous aspirons tous au bonheur. Mais nous savons qu’il est passager et fragile. Nous ne pouvons pas oublier, par exemple, les visages de nos amis italiens après le tremblement de terre. Alors que tout allait bien, voici que je suis comme plongé dans l’épreuve, avec ce sentiment tragique de la vie. C’est précisément parce que la vie est dure, notre bonheur imparfait que le Christ a prêché  les béatitudes. Le sermon sur la montagne est le premier discours du Christ. Et quel est son premier mot ? Heureux ! Jésus sait ce qui habite le coeur humain : la soif d’être heureux. Bien sûr quand nous entendons les Béatitudes, nous éprouvons une sorte de recul. Qui est proclamé heureux ? Les pauvres de cœur, les doux, ceux qui ont faim et soif de justice, les miséricordieux. C’est si loin des bonheurs proposés par notre monde. Qui a envie d’être doux et miséricordieux, quand on entend parfois des appels à la vengeance et la haine à la sortie des tribunaux, ou dans les terribles conflits du monde ? Qui a envie d’être assoiffé de justice quand on nous montre parfois des gens prêts à tout pour accumuler encore plus de fortune plutôt que de partager ? Qui voudrait être persécuté pour la justice quand on a tant de mal à accepter de ne pas trahir la justice pour préserver ses biens ou sa place ? Oui, il y a du chemin à parcourir pour vivre les béatitudes. C’est le chemin de notre conversion vers la sainteté, chemin parcouru par les saints.

Mais qu’ont-ils fait ? Dans son tableau, Fra Angelico le montre : ils se tiennent devant le trône, comme le dit le livre de l’Apocalypse, tout près de la Source de la lumière et de la Vie, et donc à leur tour remplis de lumière et de vie. La sainteté consiste à se tenir près du Seigneur, à s’approcher le plus près possible du Christ Jésus. Les saints ne sont pas des héros ; ce sont d’abord des enfants, les enfants de Dieu qui font confiance au Seigneur, à son amour, un amour qui nous unit dans la diversité de nos situations, de nos sensibilités, de nos parcours. Car dans la ronde des saints illustrée par Fra Angelico, il y en a plusieurs sortes, ceux au psychisme heureux, les forts et les doux, et puis la troupe des angoissés, des agressifs et des charnels, ceux qui tombent et qui tomberont encore. «  Les saints de Dieu sortent de deux écoles, écrit Péguy, de l’école du juste et de l’école du pécheur. Heureusement que c’est toujours Dieu le maître d’école et qu’il n’y a aucune jalousie dans le ciel. Au contraire. Puisqu’il y a la communion des saints. Ainsi dans le ciel, il a été agréable à Dieu d’être chanté par deux choeurs, les anciens justes et les anciens pécheurs. Pour que pied à pied la justice reculât devant la miséricorde, et que la miséricorde avance, et que la miséricorde gagne. Car s’il n’y avait que la justice et si la miséricorde ne s’en mêlait pas, qui serait sauvé ? »

Au premier plan de cette ronde des saints,   deux personnages : un ange, un messager du Seigneur donne le baiser de paix à un frère qui vient d’arriver au paradis ; c’est une accolade joyeuse. Deux êtres sont joyeux d’avoir accueilli la lumière, l’amour et d’ en vivre. Rappelons-nous, ce jour de Toussaint, la part lumineuse de nous-mêmes ; rappelons-nous le vrai bonheur à vivre ces béatitudes :

Quand nous sentons-nous pleinement heureux ? Est-ce le jour où nous estimons n’avoir besoin de personne ? Ou plutôt, ces jours bénis où nous goûtons l’amour de Dieu et des autres ? Que serais-je sans toi Seigneur, que serais-je sans vous, mes parents, mes frères, mes amis ? Heureux les pauvres de cœur !

Ressentons-nous de la joie lorsque nous sommes parvenus à imposer notre point de vue, à dominer les autres par la force ou la ruse ? N’est-ce pas plutôt lorsque nous avons renoncé à nous-mêmes pour la joie de l’autre ? Heureux les doux !

Et qu’éprouvons-nous dans nos engagements, après la visite d’une personne malade ou isolée, un geste de solidarité à l’égard d’une personne en difficulté ? Au delà de la fatigue, souvent, nous recevons bien au delà de ce que nous avons donné. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice.

Grâce aux béatitudes, nous sommes entraînés dans cette ronde avec les saints, nous tenant par la main, unis les uns aux autres, soucieux les uns des autres. Nous sommes comme poussés au don de nous-mêmes, pour transformer ce monde. Oui, ce monde ! Certains penseront : et la laïcité, alors ? Notre foi ne concerne que notre vie privée et pas la vie publique ! Saints en privé, d’accord, en corrigeant nos défauts et en ayant un geste de générosité, mais pas en public ! Cela ne touche pas l’organisation de la société. Grave erreur ! C’est oublier, dans notre pays, les saints fondateurs d’institutions scolaires, de santé, de solidarité. C’est oublier ceux qui ont eu une influence jusque dans la vie politique de notre pays. « Seuls les saints peuvent rénover l’humanité » , disait Jean-Paul II aux jeunes. Oui, notre marche vers la sainteté a une incidence aussi sur l’avenir que nous voulons pour notre pays. Les évêques de France nous invitent à y réfléchir en ce moment : quel projet de société voulons-nous ?

Forts de la grâce de Dieu reçue dans l’Eucharistie et tous les sacrements, laissons-nous éclairer par les béatitudes, vivons les béatitudes, comme les saints ! Là est le secret du vrai bonheur.

Amen



 

 

 

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