2019 – Le 27 Octobre

 

HOMELIE DU PERE FRANÇOIS CHEREAU, DE L’ABBAYE DE KERGONAN, A LA CATHEDRALE

A la messe de 10h. du Dimanche 27 Octobre 2019

« Qui s’abaisse sera élevé » (Lc 18, 13). Par cette parole forte, Jésus conclut sa parabole du pharisien et du publicain. Parole forte, que St. Luc nous fait même entendre pour la seconde fois, puisqu’elle servait également de conclusion à la parabole de l’invité au repas de noces où est décrite la confusion de celui qui s’octroie la première place de lui-même (Lc 14,7-11). Cette insistance de Jésus (que l’on retrouve encore en Mt 23,12) n’a pas échappé à St. Benoît qui rappelle, au début du chapitre clef de sa règle des moines, chapitre sur l’humilité : «  La divine Ecriture, mes frères, nous crie: « Quiconque s’élève sera abaissé, et qui s’abaisse sera élevé. » (R.B. 7, 1). Bref, pas moyen pour le chrétien, et encore moins pour le moine bénédictin, de passer à côté !

Pourtant, cette sorte d’axiome de la vie spirituelle et de l’accès au salut, sonne-t-elle vraiment agréablement à nos oreilles ? Ne lui trouvons-nous pas un relent un peu malsain ? Faut-il vraiment s’abaisser devant les autres, s’abaisser à nos propres yeux ? Dieu prend-il plaisir à nous humilier ? Parfois, nous pouvons hésiter à choisir le chemin de l’humilité parce qu’il nous rappelle à un sentiment d’infériorité, d’indignité, de culpabilité, parce qu’il nous renvoie à une idée fausse d’un Dieu qui se complairait à rabaisser ses créatures.

Mais le but de Dieu n’est-il pas, tout au contraire, de nous élever, de nous exalter même ? Oui, il a pour nous une ambition immense; précisément, dans la parabole de l’invité au repas de noces, Jésus conseille de s’asseoir au fond de la salle, non pour y rester, mais pour être convié à monter plus haut : « mon ami, avance plus haut » (Lc 14, 10). Oui, Dieu veut que nous nous élevions plus haut ! Jusqu’au ciel ! Jusqu’à lui ! Il veut que nous entrions dans la plénitude de sa lumière, de sa vie de Trinité Sainte, circulation infinie d’amour entre le Père, le Fils et l’Esprit ! Alors, la parabole du pharisien et du publicain, veut démasquer un  obstacle insurmontable que nous mettons nous-mêmes à ce projet de Dieu pour nous.

Pour nous faire découvrir quel est cet obstacle, Jésus met d’abord en scène un pharisien, homme à l’observance admirable mais dont la prière sonne incroyablement faux : certes, il commence en rendant grâce : fort bien. Mais de quoi ? de sa bonne observance ? même  pas : seulement de n’être pas « comme les autres hommes », c’est-à-dire en fait d’être mieux qu’eux. Il est satisfait de lui-même dans une position de supériorité par rapport aux autres et il va même jusqu’à énumérer devant Dieu les péchés réels ou imaginaires qu’il leur impute indistinctement (vol, injustice, adultère), et même finalement il désigne, à titre d’exemple, un publicain qui est là, lui un pécheur public. Le pharisien n’est pas là pour rendre gloire à Dieu, il est là pour se comparer aux autres, et cela suffit à son action de grâce. L’obstacle, c’est son « moi » orgueilleux : il n’a pas besoin de Dieu, il ne lui demande rien !

Ecoutons, à l’inverse, la prière du publicain : il ne se compare à quiconque. Il se voit au contraire uniquement face à Dieu. Son attitude, à distance et les yeux baissés, manifeste la reconnaissance de la distance infinie entre l’homme et Dieu. En se voyant à la lumière de la sainteté de Dieu, il formule, de façon toute simple, cette unique constatation, qui contraste avec la longue énumération du pharisien : je suis pécheur.

Mais quel effet cette constatation produit-elle sur lui ? La honte ? Le désespoir ? Aucunement ! Il réagit d’abord par le regret : en se frappant la poitrine il manifeste combien ce regret est profond et sincère ; il réagit ensuite et surtout par la confiance . Ce qui est absolument admirable dans la prière du publicain, c’est que la conscience de son péché l’amène aussitôt à demander à Dieu, dans la prière (c’est-à-dire dans une relation qui déjà franchit la distance entre lui et Dieu), de lui être « favorable » : « Mon Dieu,  montre-toi favorable au pécheur que je suis ! ». Quelle audace ! Dieu peut-il lui être favorable, à lui le pécheur ? Mais il a foi en ce Dieu qui n’est pas venu « appeler les justes mais les pécheurs » (Mt 9, 13) Il a besoin de Dieu et il pense qu’Il est assez grand, assez bon, pour être miséricordieux à son égard. Le pharisien a tout compris : « Je vous le déclare : quand ce dernier redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu un homme juste ».

Nous voyons donc la différence fondamentale qu’il y a entre le sentiment de culpabilité et la conscience du péché. Le sentiment de culpabilité, c’est la honte de ne pas correspondre à ce que les autres attendent de nous, ou à l’image intérieure de soi qu’on s’est forgée, c’est la terreur de n’être plus aimable, d’être dévalorisé à ses propres yeux et à ceux des autres. Il n’est, au fond, que le décalque, en négatif, de l’attitude orgueilleuse et suffisante du pharisien. C’est encore rester sous le regard des autres et de soi-même. A l’inverse, la conscience du péché s’établit au regard de l’immensité de l’amour de Dieu. Dans le même mouvement cette lumière divine dévoile notre péché,  notre manque d’amour, et aussitôt nous propose le pardon, la miséricorde, la restauration de l’amour … et même son dépassement. C’est vivre sous le regard de Dieu.

« Qui s’abaisse sera élevé ». ? Nous voyons mieux, maintenant que cet adage n’a rien à voir  avec l’humiliation malsaine d’une religion de la culpabilité. Tout au contraire, l’humilité véritable est la voie de la plus haute sainteté. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, dans la dernière page écrite de sa main, a livré son secret : « Je répète, remplie de confiance, l’humble prière du publicain » (Ms C, 36 v°). Son secret, c’était cette confiance, non pas malgré sa petitesse, mais à cause de sa petitesse même, parce qu’elle avait compris qu’elle était le plus efficace levier pour attirer sur elle l’amour miséricordieux de Dieu qui a dit : « Si quelqu’un est tout petit, qu’il vienne à moi » (Pr 9, 4). « Sa faiblesse faisait toute sa confiance » disait d’elle sa sœur (lettre 55 à Sœur Agnès de Jésus) : en choisissant de se mettre à la dernière place, elle obtenait hardiment les droits sur Dieu qui «  de la poussière  (…) relève le faible, du fumier (…) retire le pauvre,  pour l’asseoir au rang des princes, au rang des princes de son peuple » (Ps 112(113), 7-8).

Seigneur Jésus, par cette Eucharistie, nous voulons nous unir à Toi qui t’es fait le dernier de tous, qui t’es abaissé jusqu’à l’extrême dans ta Passion afin que nous soyons élevés avec toi dans la gloire de la Résurrection. Donne-nous de vivre l’humilité véritable à l’école de Marie, l’humble servante sur laquelle le Seigneur s’est penché pour que tous les âges la disent bienheureuse, elle que tu nous as donnée pour mère au pied de la Croix.

Amen

 

 

 

 

 

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