2018 – Le 8 Mai

 

HOMELIE DU PERE SEBASTIEN DE GROULARD, A LA CELEBRATION DU 8 MAI 2018, A LA CATHEDRALE

Messe votive pour la paix et la justice / 08-05-2018

Ac 16, 22-34 / Ps 84 / Jn 16, 5-11

Il y a des dates qui, dans notre mémoire collective, ont une grande force symbolique. Ces dates évoquent un monde. Un champ entier de l’existence humaine. Il en est ainsi du 8 mai.

« Le 8 mai », c’est l’armistice de la seconde guerre mondiale. C’est la paix enfin acquise après tant d’années terribles qui ont vu mourir 50 millions d’hommes et de femmes dans des circonstances dramatiques.

« Le 8 mai », c’est l’occasion chaque année de faire mémoire des victimes de cette guerre-là, de celles qui ont suivies et qui abîment aujourd’hui encore notre monde. C’est l’occasion de redire notre affection, notre amitié et notre prière à ceux qui restent et pour qui la douleur de la séparation reste vive.

« Le 8 mai », c’est le moment de creuser en nous des désirs de paix pour aujourd’hui, enseignés par les leçons du passé et conduits à porter un regard d’espérance sur l’avenir.

Notre monde en a tant besoin ! Car aujourd’hui encore, nous savons les tensions qui traverse le monde – enjeux géopolitiques au Moyen Orient, en Asie ou ailleurs. Nous savons les tensions qui traversent notre société – les revendications sociales, les turbulences auprès de la ZAD, les destructions de bien et la violence dans certaines universités.

Plus personnellement, nous savons aussi les tensions qui traversent chacune de nos existences ou celle de nos proches. Ces lieux secrets où chacun aspire à davantage de paix.

Parce que nous sommes le 8 ; parce que nous sommes en 2018, je me suis prêté à un petit exercice… Repérer les années en « 8 » qui ont marqué ma mémoire pour leur force symbolique.

Sans surprise, la première venue est 1968. Nous commémorons ces jours-ci cette crise sociétale. Une autre date a surgi : 1998. La victoire de la coupe du monde. L’enthousiasme d’une société qui s’identifiait à une équipe de France « black, blanc, beur »… D’autres dates ont suivi : 1848 – abolition de l’esclavage. 1918 – armistice de la première guerre mondiale. 1948 – déclaration universelle des droits de l’homme. 1978 – élection de Jean Paul II, voyageur infatigable. Une des marques de son pontificat aura été les journées mondiales de la jeunesse : signe de paix et de fraternité rassemblant des jeunes de tous peuples et nations.

Ces dates symboliques ont toutes un point commun. En positif ou en négatif, elles nous rappellent les aspirations profondes du cœur de l’homme à vivre en paix – vivre en frères – en même temps que les combats à mener pour que la paix soit effective. Ces dates disent les tentatives pour construire la paix en même temps que les échecs, les violences, les impasses auxquelles l’histoire s’est parfois confrontée.

En a-t-il toujours été ainsi dans le monde, sans que nous y puissions grand-chose… ?

L’extrait des actes des apôtres que nous avons entendu dans la première lecture débutait par ces mots : « en ces jours-là, dans la ville de Philippe, la foule se déchaîna contre Paul et Silas. Les magistrats ordonnèrent de leur arracher les vêtements pour leur donner la bastonnade ».

La cause de cette violence est donnée quelques versets plus haut… : Paul et Silas viennent d’empêcher une femme de gagner de l’argent d’une manière malhonnête. Cela pose problème à ceux qui s’enrichissaient par procuration grâce à elle.

C’est l’expérience de la convoitise. L’une des grandes blessures du cœur de l’homme, avec son pendant, la vanité. Il y a cette blessure plus profonde encore, l’orgueil.

Le monde ne tourne pas parfaitement rond. Parce que le cœur de l’homme est blessé. Dans l’évangile, Jésus disait « Quand il viendra – l’Esprit Saint – il établira le monde en matière de péché, de justice et de jugement ».

Quelle réalité se cache derrière ces mots ? Saint Augustin décrit l’histoire du monde comme l’histoire de la lutte entre deux amours – « l’amour de soi jusqu’à la destruction du monde » et « l’amour pour les autres, jusqu’au renoncement à soi-même ». La préoccupation de soi et préoccupation de l’autre. L’amour captatif et l’amour oblatif.

Blessure du cœur, ligne de fracture qui traverse le cœur de tout homme… et vient altérer les liens entre les hommes, au point de les séparés, les opposer, les diviser.

Alors nous découvrons que les aspirations les plus profondes – la paix, la concorde, le souci de l’autre, le respect des biens et des personnes – ne va pas de soi. C’est là « la glaise du réel » – pour reprendre l’expression du président Macron aux Bernardins.

C’est dans ce monde ci – les deux pieds dans la glaise – qu’il nous faut être serviteur de la paix. En donnant le meilleur de nous-mêmes. Selon notre fonction et nos talents. Etre médiateur en cas de conflit. Rendre justice quand cela est nécessaire. Se soucier de l’éducation de la jeunesse. Faire mémoire de l’Histoire pour ne pas oublier les plaies du passé. S’engager pour que le mystère de la vie soit respecté – ainsi que notre environnement. Tout se tient rappelle le pape François dans Laudato’si.

Donner le meilleur de soi-même. Mais cela ne suffit sans doute pas…

Cette année, le « 8 mai » est tout proche de la fête de l’Ascension. L’évangile de ce jour évoque une promesse. L’envoi de celui que Jésus appelle « le défenseur ». L’Esprit Saint. C’est le mystère de la foi.

Pour les chrétiens, l’Esprit Saint est ce dynamisme qui nous saisit de l’intérieur et nous entraine dans son sillage. L’Esprit Saint veut rendre souple ce qui est raide, rafraichir ce qui est fiévreux, réchauffer ce qui est froid, redresser ce qui est tordu.

Pour reprendre la formule d’un saint contemporain, le bienheureux père Marie Eugène de l’Enfant Jésus, nous voulons trop souvent être des héros là où il nous faudrait être de saints. Nous voulons trop souvent « assurer le triomphe des forces physiques ou des forces intellectuelles, en tout état de cause, des forces humaines et naturelles. Dans le combat, le héros, c’est celui qui arrive à vaincre. Le saint, c’est celui qui laisse triompher Dieu en lui ». Le Saint est celui qui consent à se laisser saisir par l’Esprit Saint.

C’est la grande affaire de l’existence humain. Dans un mouvement d’humilité, s’adonner à Dieu. Consentir à se livrer à l’Amour.

Grande affaire dont la réalité s’enracine dans un évènement de l’histoire. Jésus, après avoir aimé jusqu’au bout – jusqu’à l’offrande de sa vie sur la croix – est déposé dans un tombeau. Le troisième jour, Jésus apparait vivant à ses disciples et leur montre ses plaies. Il mange avec eux. Quelques jours après, c’est l’Ascension. Jésus disparait à leurs yeux. En même temps qu’il leur promet la permanence de sa présence : « vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit Saint et vous serez mes témoins ».

Grande affaire dont l’effet demande notre libre consentement – nous sommes là dans le registre de l’Amour.

Le chemin de la paix ne passerait-il pas par ce mouvement d’humilité ? L’accueil de l’Amour qui nous transporte au-delà de nous-mêmes.

Tant de témoins nous montrent ce chemin. Je pense à Maïti Girtanner, jeune résistante, torturée par Léo, SS. Maïti survit à la guerre et quarante ans plus tard, Léo, sur le point de mourir, se souvient de cette femme, de son rayonnement auprès des autres prisonniers et du regard d’espérance qu’elle portait sur lui, même pendant les séances de torture. Il la cherche. Il la retrouve. Elle le pardonne. Emportée par un élan qui dépasse ses simples forces humaines.

Tant de témoins pourraient être évoqués. Depuis le geôlier de la prison de Paul et de Silas. Cet homme, nous l’avons entendu, voulait mettre fin à ses jours après le tremblement de terre, pensant que les prisonniers avaient fui. Contre toute attente, il les trouve à leur place et soigne leurs plaies.

Puis il laisse « déborder sa joie de croire en Dieu ».

Et si c’était là que tout prenait sens ?

Et si c’était là que la paix puisait ses racines les plus profondes ?

Amen.

 

 

 

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